DES FRICHES ET NOUS...

Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai appris qu'un de mes anciens professeurs écrivait :

 

"L'espace dure plus longtemps que la fonction qui l'a fait naître",

Alain Pelissier.

 

Il y a un an cette affirmation irréfutable aurait effacé une grande partie de mes réflexions,

mais aujourd'hui elle alimente mes interrogations.

 

Voici en avant première ce qui pourrait être,

pour annoncer ce qui sera mon ultime rentrée,

la préface du redoutable travail de fin d'étude...

 

DES FRICHES ET NOUS

 

Depuis une trentaine d’année une nouvelle pratique architecturale exprimait la volonté d’une nouvelle génération de trouver son Lieu, un Lieu pour leur nouvelle pratique sociale ou artistique. Ce mouvement générationnel coïncide avec  l’émergence du phénomène aujourd’hui établi sous le nom des « friches culturelles ». Seul terrain encore vierge pour eux, ils prirent possession de ces espaces en mal de qualification pour s’offrir un nouveau cadre spatial apte à au développement et à l’émancipation de leur culture naissante.

 

Malheureusement je ne suis pas de cette génération, mais nous avons aussi hérité de cette fascination pour les lieux délaissés, abandonnés. Alors que ces proches ancêtres se sont servis de ces lieux comme des laboratoires sociaux, des terrains d’expérimentations culturels, nous sommes nous aussi à la recherche d’un lieu pour l’expression de notre identité. Nous avons nous aussi pris possession de ces mêmes territoires, que nous les saccageons ou que nous les photographions, nous les recyclons, nous nous y exprimons. Le temps des expériences semble aujourd’hui révolu, une armée d’explorateurs urbains envahis vos friches en tout genre à la recherche d’une nouvelle expérience de la ville, une nouvelle expérience de l’espace. Ce n’est pourtant pas faute à nos pères d’avoir tenter de nous provoquer toutes sortes d’émotions architecturales, de rechercher de nouvelles expériences de l’espace. Mais à l’instar de nos voisins générationnels, nous sommes de plus en plus à la recherche d’authentique, de sauvage, dans les traces du passé nous marchons dans les lieux que vous avez oubliés ou abandonnés. C’est précisément ici que nous voulons établir nos quartiers. Nous nous remémorons la violence de votre histoire, et dans ces mêmes lieux nous voulons écrire la nôtre. Nous ne voulons plus simplement faire revivre ces espaces, nous voulons simplement vivre ces espaces. Nous ne voulons pas en faire nos musées, nous voulons en faire notre maison, notre jardin, notre église, notre supermarché, notre cimetière…

 

Depuis tant d’années ont été sacralisé vos vestiges, avec un respect quelquefois irraisonné, immobile face à votre passé, vous avez soit restauré, sauvegardé, muséifié, aux mieux reconverti au pire démoli. Mais dans la plupart des cas, vous avez simplement oublié ce qui fut le prestige de votre passé. Hélas aujourd’hui le présent importe plus que le passé, cependant le futur importe plus que le présent, « développons durable » nous dit-on. Nous vivons dans une ère (soi disant) écologique, nous nous devons de recycler et nous recyclerons tout, pourquoi alors reconstruire là où vous avez déjà construit ? Nous voulons et nous pouvons détourner vos espaces pour nos usages. Depuis longtemps nos professeurs et bâtisseurs nous disent que notre avenir est dans la reconversion. Ainsi nous reconvertirons, nous réhabiliterons, nous requalifierons, nous redéfinirons, nous restaurerons, nous restituerons et même si quelquefois nous démolirons, au plus souvent nous réutiliserons. Nous devons baliser notre terrain, faire nos armes. Nous expérimenterons. Nos villes grandissent si vite que vos industries sont nos péricentres. Nous sommes de plus en plus nombreux et nous manquons d’espaces, nous n’avons aucune limite. Notre technologie aussi est sans limites, où elle le sera demain. Nous serons propres et nous vivrons sans remords sur les vestiges de votre pollution.

 

Nous vivons à l’heure où se dissipent les frontières entre culture et contre-culture. Bientôt et grâce à vos Lieux, l’alternatif sera notre démocratie, « l’underground » notre institution. Dans ce contexte, nous négocierons sans scrupule avec les structures que vous avez jadis dessinées. Nous réinventerons nos programmes pour refaire vivre vos architectures. Avec un violent respect, nous copie colleront nos histoires dans vos espaces, car nous aimons autant l’anamnèse que l’anachronisme. Nous réadapterons vos ruines à nos besoins. Nous transformerons le banal en extraordinaire, nous métamorphoserons le spectaculaire en ordinaire. Nous domestiquerons vos infrastructures, nous mangerons dans vos églises, nous travaillerons dans vos maisons, nous ferons notre footing dans vos décharges, nous prierons dans vos usines, nous dormirons dans vos bureaux et de tout ce qu'il nous reste, nous en ferons notre palimpseste.

 

AP.